Decroissance Tribune Damien Conzelmann


Pourquoi la décroissance n'est pas une solution viable


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Le sujet que nous allons ici aborder est épineux, clivant, sujet à de nombreuses polémiques : il s'agit de la décroissance. Omniprésente dans les milieux écologiques, la décroissance est une idée qui gagne du terrain jours après jours et qui séduit de plus en plus, notamment parmi ceux qui voient en elle la seule solution viable pour échapper à un effondrement de notre civilisation. La décroissance est un sujet qui amène bien souvent des réactions passionnelles, mais je souhaiterais ici présenter les raisons qui me font penser que la décroissance ne pourra pas être une solution viable pour faire face aux crises que nous allons traverser, et que nous traversons déjà. Il ne sera pas ici question de caricatures, d'invectives à la "khmers verts" mais simplement de mon analyse qui, je l'espère, sera objective.

Qu'est-ce que la décroissance ?

Avant tout, il nous faudrait définir les termes et expliquer en quoi consiste la décroissance. La décroissance s'appuie sur le concept selon lequel la croissance économique serait intrinsèquement incompatible avec la préservation de l'environnement et les limites terrestres. Pour les décroissants, il est donc impératif d'en finir avec la recherche de la croissance et de décroître, pour limiter nos impacts sur l'environnement et cesser d'utiliser toujours plus de ressources.

La décroissance a été popularisée dans les années 1970, sous l'impulsion d'auteurs comme Nicholas Georgescu-Roegen et surtout du très médiatisé rapport Meadows, ou "The Limits To Growth" (qui fera sans doute l'objet de futurs billets). Après une courte période d'absence, elle fit une réapparition dans le débat public après les récentes prises de conscience autour des questions posées par le réchauffement climatique. Selon les études du centre de recherches politiques de Sciences Po et de l'institut de sondage OpinionWay, 26% des français estiment que si l'on veut préserver l'environnement pour les générations futures, nous serons obligés de stopper la croissance économique. À noter que la terminologie ici demeure floue (décroissance ou "acroissance" ?). Un chiffre plus élevé que chez nos voisins allemands et britanniques. Si les décroissants sont minoritaires pour le moment dans l'opinion publique, ils sont presque omniprésents parmi les militants de la cause environnementale.

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Les arguments les plus régulièrement avancés en faveur de la décroissance sont :

  • La croissance économique est corrélée à la consommation énergétique qui est majoritairement obtenue à partir d'énergies fossiles. Plus de croissance, c'est donc plus d'émissions de gaz à effet de serre qui viennent aggraver la situation climatique.
  • La croissance économique est corrélée à la consommation de ressources. Les ressources étant limitées et leur extraction impliquant des impacts environnementaux, ce modèle ne saurait être considéré comme viable.
  • Nous adapter aux limites de ressources et réduire notre empreinte sur l'environnement suppose donc de moins consommer, moins produire de biens considérés comme "inutiles", et donc de décroître.
  • Toute solution technologique serait vaine, car conduisant à utiliser toujours plus de ressources et d'énergie, aggravant alors notre impact sur notre environnement.

Outre la question écologique, les décroissants mettent parfois en avant des raisons plus philosophiques, comme la volonté de sortir d'une "logique d'accumulation matérielle et financière", ou encore de modifier notre rapport au travail (les décroissants souhaitant généralement par la même réduire considérablement le temps de travail au profit d'activités intellectuelles).

Maintenant que nous sommes au clair sur les concepts, attardons-nous sur ce qui fait que je ne peux considérer la décroissance, en l'état, comme une solution viable aux enjeux contemporains.

Les limites de la décroissance

Des problèmes se posent dès le début : comment pourrions-nous décroître ? La croissance n'est en effet pas un levier magique que l'on actionne. Basiquement, décroître c'est baisser le pouvoir d'achat de manière substantielle. Pour ce faire, il n'y a pas des milliards de solutions :

  • Augmenter les impôts sur les ménages, ce qui ne semble pas réaliste du point de vue de l'acceptabilité sociale.
  • Augmenter les impôts sur les entreprises de sorte à diminuer leur capacité productive et donc, in fine, à augmenter le prix de leurs productions baissant de fait le pouvoir d'achat des ménages. Là encore, cette solution semble peu réaliste : cette mesure étant très coercitive, il serait très compliqué de la faire accepter, et elle s'accompagnerait de nombreuses faillites d'entreprises, d'une hausse du chômage et d'une hausse de la pauvreté.
  • Rationner la consommation, une mesure autoritaire, difficilement envisageable qui là encore se heurterait à de graves répercussions sociétales.

On le voit, la décroissance serait dans le cadre de notre système économique une catastrophe, s'accompagnant d'une hausse du chômage, de la pauvreté, de mouvements sociaux importants et de nombreuses faillites d'entreprises.

Des économistes ont essayé de bâtir des scénarios dans lesquels nous pourrions décroître tout en réduisant le chômage et la pauvreté. Ce fut notamment le cas de Peter Victor de l'université York au Canada qui s'était prêté à cet exercice dans une étude publiée dans la revue Ecological Economics. Ainsi l'auteur préconisait-il une réduction du temps de travail de 75% en 2035. Néanmoins, son modèle se heurte vite à de nombreuses impasses.

Tout d'abord, cette décroissance aurait pour impact une diminution drastique des dépenses gouvernementales. L'auteur n'explique pas comment cela pourrait se faire. L'auteur n'explique pas non plus ce à quoi, concrètement, un tel système ressemblerait.

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La question de la réduction des dépenses publiques est une des raisons pour lesquelles je pense que la décroissance ne pourrait pas être une solution viable : une économie en décroissance ne peut investir ni dans les services publics, ni dans la transition énergétique. Où donc se feraient ces coupes budgétaires ? Sur la santé ? La police ? La défense ? En parlant de santé, comment pourrions-nous maintenir notre système de sécurité sociale déjà hautement déficitaire ? Notre modèle social très redistributif est également massivement dépendant des rentrées fiscales.

Et pourtant, la transition énergétique va nécessiter de nombreux investissements publics : développement de notre infrastructure ferroviaire, de l'industrie du recyclage, électrification de notre industrie, développement des transports en commun, électrification de notre parc automobile, construction/entretien de centrales nucléaires, rénovation massive des logements, etc. Dans ces conditions, il semble inconscient d'opter pour un système qui nous pousserait à diminuer drastiquement les dépenses publiques (presque de moitié, à en croire la simulation de Peter Victor).

Comme l'explique Joseph Stiglitz lui-même (qui n'est pas connu pour être un défenseur dogmatique de la croissance et du libéralisme), la transition énergétique va alimenter la croissance. Comme il le déclare, nous allons dans les décennies à venir devoir réaménager l'ensemble de notre économie (revoir la conception de nos villes, de nos maisons, de nos moyens de transport, de nos systèmes énergétiques..). Un défi majeur qui supposera de la croissance (nécessaire à l'investissement) et en générera. Freinant l'innovation et empêchant les investissements nécessaires, la décroissance nous empêcherait de développer une industrie bas-carbone.

Outre la question de la transition énergétique, se pose également la question de l'adaptation aux effets du réchauffement climatique. En effet, la protection des villes et cultures face aux catastrophes climatiques nécessitera de la croissance. Il en est de même pour la construction de digues, nécessaires à la protection des côtes face à la montée des eaux. Enfin, l'adaptation des cultures au réchauffement climatique (irrigation, intrants, gestion de la sécheresse, de l'aridification..) là encore supposera que nous ayons de quoi investir et produire. La décroissance serait alors une mise à nu dans un monde qui, assurément, deviendra de plus en plus dangereux.

Les partisans de la décroissance objecterons que, bien sûr, rechercher la décroissance au sein de notre modèle économique actuel est une hérésie. Mais que, pour cette raison, ils préconisent un changement de système. La décroissance serait donc à traiter dans le cadre d'un système totalement différent du nôtre. Evidemment, les partisans de la décroissance sont également partisans d'une économie massivement planifiée, qui concentrerait les ressources sur les biens considérés comme "essentiels", délaissant les biens "non nécessaires", ou "inutiles".

Se pose alors une autre question, celle de décider de ce qui est nécessaire et ce qui ne l'est pas. Là encore, ce genre de calculs risquent de se heurter à de sérieuses levées de boucliers. Comment différencier ce qui est une production essentielle de ce qui n'en est pas ? Un vote ? Cela semble guère réaliste. Adopter la décroissance ne nécessiterait pas seulement un changement complet et radical de notre modèle économique, mais également un changement de culture. Ce qui, assurément, semble plus relever de l'utopie… et à l'heure où 74% des français se déclarent opposés à la limitation de vitesse sur toutes les autoroutes à 110km/h, autant dire que le jour où les français seraient capables d'accepter de baisser massivement leur niveau de vie et leur confort est encore loin… Enfin, imposer de force une réduction de son niveau de vie à toute la population serait terriblement liberticide : de nombreux commerçants devraient mettre la clé sous la porte, de nombreuses personnes ne pourraient plus consommer les biens qu'elles souhaitent si tant est que ces derniers soient considérés comme "inutiles"…

Enfin, pour être efficace la décroissance devrait se faire à un niveau mondial. Or, les pays pauvres et en développement aspirent à des horizons radicalement différents. Ils rêvent justement d'accéder à un confort de vie comparable aux nôtres. Et qui pourrait le leur reprocher ? Les partisans de la décroissance répondent que cette dernière pourrait justement être vue comme un facteur d'équilibrage des rapports de forces géopolitiques. Ainsi, les pays riches pourraient décroître tandis que les pays pauvres auraient la liberté de continuer à se développer. Cela semble recevable sur le papier, mais c'est omettre un élément majeur : la plupart des pays pauvres tirent une grande partie de leur croissance de leurs exportations vers les pays riches. La décroissance des pays riches entraînerait une crise majeure au niveau mondial et, in fine, la décroissance subie des pays pauvres.

Pour toutes ces raisons je ne pense pas que la décroissance soit une solution réaliste et viable. Mais alors que faire ?

Vers une autre vision de la croissance ?

Si la décroissance n'est pas un modèle de société viable, la croissance telle que conçue actuellement non plus. Je ne pense pas qu'il nous faille chercher à tout prix à croître. En somme pourrais-je paraphraser Gaspard Koenig en disant : la croissance ne devrait pas être un objectif de politique publique. Le seul objectif devrait être de rendre les gens aussi autonomes et libres que possible dans le système le plus durable et vertueux possible. Si par ces objectifs, elle advient, tant mieux.

On le sait, le PIB est un indicateur plein de limites. Le rapport de la Commission sur la mesure des performances économiques et du progrès social, plus connue sous le nom de "Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi" émet plusieurs propositions pour nous tourner vers une mesure moins quantitative de nos performances collectives. Une mesure qui permettrait de mieux prendre en compte les externalités négatives (et positives) de la croissance.

Enfin, la taxation du carbone (sous la forme d'une taxe qui pourrait être différenciée géographiquement et progressive en fonction du revenu) pourrait réunir sous une même bannière à la fois les partisans d'une sobriété nécessaire et ceux d'une transition via des technologies décarbonées. Ainsi les industriels seraient-ils poussés à décarboner leur production pour que leurs produits bénéficient d'un sérieux avantage comparatif. De l'autre côté, lorsque des substituts décarbonés ne seront pas disponibles, le consommateur sera alors poussé à la sobriété…

Conclusion

Ainsi ai-je pu exposer les raisons qui, pour moi, font que la décroissance n'est pas une solution viable : mise en pratique presque impossible, conséquences mortifères, et difficulté dans une telle situation à décarboner notre économie en développant une industrie bas-carbone et à adapter nos sociétés aux conséquences du réchauffement climatique. Le modèle d'une société décroissante reste très flou et plein de limites. Au delà même de l'opposition entre croissance et décroissance, je pense que l'on gagnerait à repenser notre vision du sujet et, plutôt que de blâmer en continu la modernité, à développer dès maintenant des mesures ambitieuses pour concilier, parce que c'est possible, confort, économie et écologie.

Damien Conzelmann




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